Science  : Par Antoine Gautherie le 

© K. Mitch Hodge - Unsplash

Stonhenge fait partie de ces sites historiques qui dépassent largement le cadre de la communauté scientifique. Sa silhouette légendaire s’est progressivement imposée comme un incontournable de la pop-culture; naturellement, les passionnés de tous horizons et les spécialistes s’intéressent donc à son rôle depuis des décennies, sans toutefois parvenir à une conclusion tranchée. Mais les derniers travaux d’un chercheur anglais pourraient bien nous rapprocher de la réponse définitive.

Tout commence avec Timothy Darvill, un chercheur de l’université anglaise de Bournemouth. Comme bon nombre de ses collègues, il est fasciné depuis toujours par ce cercle de pierres de grès érigé sans raison évidente au beau milieu des plaines verdoyantes du Wiltshire. Fait assez rare pour être souligné, il s’est donc lancé dans une étude en solitaire qui a produit des résultats très intéressants : pour lui, Stonehenge était vraisemblablement un calendrier solaire d’une précision redoutable pour l’époque.

Cette idée de base n’a pas été proposée par Darvill, loin de là. C’est une éventualité déjà envisagée depuis des lustres; il suffit d’une simple recherche avec les mots-clés “stonehenge” et “calendar” sur le moteur de recherche académique Google Scholar pour trouver plus de 8000 papiers qui font référence au sujet.  On retrouve même des traces de cette hypothèse dans des documents historiques datant du XVIIIe siècle.

Deux Station Stones (à g.) et un trilithe (à d.), des éléments qui jouaient apapremment un rôle central dans la fonction de calendrier du site. © Darvill

Un calendrier solaire basé sur les équinoxes

Mais jusqu’à présent, personne n’est parvenu à proposer suffisamment d’éléments tangibles pour trancher. Pour y parvenir, Darvill s’est lancé un défi d’une simplicité confondante : pour confirmer qu’il s’agit bien d’un calendrier solaire dit tropique – c’est-à-dire défini à partir des équinoxes-, il suffirait d’en décortiquer le fonctionnement et de réussir à l’utiliser. Et c’est précisément ce qu’il a cherché à faire.

Il a commencé par repartir de zéro en s’intéressant à la structure dans son ensemble. Dans son communiqué, le chercheur rappelle que ces pierres particulières – on parle de sarsens –  ont été disposées selon cette configuration environ 4500 ans avant notre ère. Selon Darvill, le fait que tous les sarsens proviennent de la même région et qu’ils n’ont pas bougé depuis confirme qu’ils font bien partie d’une même unité fonctionnelle.

Une fois cette base établie, il s’est intéressé plus précisément à chaque pierre. Il a remarqué que leur disposition pourrait effectivement correspondre à celle d’autres anciennes structures dont le rôle de calendrier a déjà été identifié avec certitude. “Ce calendrier théorique fonctionne de façon très directe. Chacune des 30 pierres dans le cercle de sarsen représente une journée dans un mois, lui-même subdivisé en trois semaines tous les dix jours ”, explique Darvill.

© Darvill

Des ajustements subtils au service d’une grande précision

Mais comme nous le savons aujourd’hui, ce cycle simpliste ne correspond pas vraiment à la réalité. Pour faire coller Stonehenge au calendrier tropique, il manquait encore deux éléments ; il fallait encore définir un mois intercalaire de cinq jours et une année bissextile tous les quatre ans. Et Darvill affirme qu’il a aussi identifié ces éléments dans la structure du monument.

Il estime que les cinq jours de ce fameux mois intercalaire sont représentés par les cinq trilithes (des “arches” constituées de deux pierres verticales et d’une pièce horizontale) disposés au centre du cercle. Le chercheur s’est aussi intéressé aux Station Stones. Il s’agit d’un ensemble de quatre pierres remarquables disposées aux “coins” du carré imaginaire qui entoure le cercle de Stonehenge. Pour lui, ces éléments étaient marqués chaque année pour suivre le cours des années bissextiles.

Avec cette configuration, les solstices seraient encadrés chaque année par les mêmes pierres. Le solstice d’hiver, en particulier, serait défini très précisément grâce à l’alignement d’un trilithe spécialement ajusté pour l’occasion. C’est une disposition particulièrement ingénieuse. En effet, le chercheur explique que cet alignement a permis à ses concepteurs de calibrer leur calendrier avec une grande précision ; la moindre erreur aurait été immédiatement visible puisque le soleil se retrouverait alors au mauvais endroit au moment du solstice.

Les bases conceptuelles qui ont permis la réalisation de ce calendrier pourraient provenir d’Egypte antique. © Przemyslaw “Blueshade” Idzkiewicz WikiCommons

Un héritage culturel venu du bout du monde ?

Au bout du compte, toutes les pièces du puzzle semblent s’emboîter sans forcer. Peut-on donc dire que le mystère de Stonehenge a été résolu une bonne fois pour toutes ? Presque, mais pas encore tout à fait. Pour pouvoir l’affirmer avec une certitude quasi absolue, il faudrait pouvoir déterminer l’origine culturelle de ce calendrier ; une condition indispensable pour affirmer que Stonehenge a bien été érigé dans ce but. Et Darvill a sa petite idée sur la question.

Des calendriers solaires de ce type ont été développés à l’est de la Méditerranée après l’an -3000 et ont été adoptés comme calendriers civils en Égypte vers -2700”, explique le chercheur. “Cela soulève la possibilité que le calendrier matérialisé par Stonehenge puisse provenir de l’influence d’une de ces cultures”.

Désormais, le professeur espère que de futurs travaux pourraient révéler l’existence de liens concrets entre ces civilisations. Et avec un peu de chance, cela permettra peut-être de confirmer définitivement l’origine, le rôle et le fonctionnement exact de ce monument iconique.

04 mars, 2022